Les courants du webtoon

Au début des années 2000, les longues bandes dessinées publiées par épisodes perdent leur support lorsque de nombreux magazines mettent la clé sous la porte. La voie est donc tracée pour que les créateurs se tournent vers le web.

Une sensibilité nostalgique

Un modèle inattendu de webtoon connaît un succès phénoménal au début des années 2000. La formule gagnante mêle des dessins légers comme des croquis à des essais sentimentaux, à l’image des séries comme Love Story de Kang Full ou The Great Catsby de Kang Do-ha, des icônes du genre.

Le Love Story de Kang Full plaît aux lecteurs grâce à sa sensibilité nostalgique qui rappelle les histoires d’amour d’il y a vingt ans. L’histoire tourne autour de deux couples, un employé de bureau terriblement timide et mal à l’aise avec une lycéenne, et une femme au cœur brisé avec un jeune homme qui tombe amoureux d’elle lorsqu’il la voit assise sur un banc. Les deux couples doivent surmonter les différences d’âge et de générations, sans parler de la désapprobation de chacun de leur entourage, parents ou amis. Dans un monde où les couples se forment sous la houlette des agences matrimoniales qui divisent la population en catégories comme des morceaux de viande, est-il possible que ce genre d’histoire d’amour à l’ancienne existe ? Les lecteurs de Love Story semblent unanimes dans leur affirmation.

The Great Catsby de Kang Do-ha commence par le premier rendez-vous d’un couple formé par une agence matrimoniale omniprésente en Corée, chaque membre classé sous la lettre C (le A étant le meilleur). Le protagoniste, Catsby, personnage aux allures félines, rencontre une femme dont on ne lui donne même pas le nom, juste la catégorie, « C », et se rend à un motel avec elle la même nuit. Est-ce le coup de foudre ou un coup d’un soir ? L’autre protagoniste, Hound, se rend dans un manoir pour donner des cours de soutien à un étudiant, mais finit par se retrouver à embrasser la mère de ce dernier. Encore plus bizarre, le mari âgé de cette dame lui remet une enveloppe pleine d’argent en lui demande de devenir l’amant de sa femme. Tout en expérimentant l’amour moderne qui ne se soucie guère du poids du passé, les deux personnages vivent certains moments électriques qui menacent de complètement transformer leur vie.

La redécouverte de la forme longue et des BD de genre

Les BD publiées par épisode dans les magazines devaient attendre des mois et parfois des années avant d’arriver à leur terme. Une tradition narrative que lecteurs et créateurs veulent à tout prix maintenir en vie. Alors qu’il est simple de s’en tenir aux courts épisodes de webtoon et d’en rire, ce serait dommage d’abandonner la plus unique des qualités du genre de la BD : la liberté infinie pour le créateur de raconter ce qu’il veut en images. Au début d’internet, les limites techniques ont empêché la diffusion des fichiers image trop lourds. Mais les avances fulgurantes de la technologie depuis lors offrent de nouvelles possibilités aux webtoons longs.

On peut remarquer que les webtoons deviennent plus longs et que certains genres se démarquent. Ils se différencient des livres de BD d’antan puisqu’il n’est plus nécessaire de tourner des pages de gauche à droite. La plupart des webtoons utilisent à la place le déroulement par la barre de défilement (ou scrolling), et chaque image prend place à la verticale sur une longue colonne. Cette forme est très pratique pour créer du suspens et offre un statut particulier aux genres thriller, mystère et horreur. Apartment de Kang Full, With Gods de Joo Ho-min utilisent tous cette forme de webtoon pour mettre en scène leur propre vision de l’horreur au plus grand plaisir des lecteurs (un autre exemple peut être donné par le webtoon Bongcheon-Dong Ghost de Horang, à l’adresse suivante: http://comic.naver.com/webtoon/detail.nhn?titleId=350217&no=31&weekday=tu ).

L’action qui consiste à cliquer sur un webtoon tout en surfant sur internet est totalement différente du choix d’un ouvrage pour le lire. Dans un environnement instable, les lecteurs de webtoons veulent immédiatement être sûrs que ce qu’ils vont lire va leur servir. Ainsi, un autre genre en vogue est celui des BD en rapport à des professions. Par exemple, le MLB Cartoon de Choi Hoon propose une mise à jour en temps réelle des résultats et des commentaires sur le baseball ou le football professionnel, créant un lien instantané avec les fans de sport. Bien sûr, le sport n’est pas le seul sous-genre, on trouve d’autres approches totalement différentes. Pottery, Vessels of the Heart de Ho-yeon partage les connaissances de l’auteur et son amour pour l’artisanat coréen traditionnel, à travers des dessins simples ; alors que Dieter de Neon. B (Lee Joo-hee) et Caramel (Oh Hyeon-dong) s’intéresse à la perte de poids, éternelle question de notre vie moderne.

Le futur du webtoon est bien sûr sujet de nombreux débats. Alors que des artistes habitués aux formats papiers traditionnels comme Yoon Tae-ho parviennent sans encombre à leur traversée vers le web, en proposant de longues histoires par épisodes comme Moss et Incomplete Life, grands succès, peu d’auteurs en ligne proposent des scénarios complets et ambitieux. Le fait que la majorité des webtoons sont proposés gratuitement pose aussi quantité de problèmes. Des essais de solutions de paiement au profit des webtoonistes sont en cours. D’autre part, l’accessibilité du web est une réelle aubaine pour les artistes en herbe, débordant d’idées et en quête d’un support.

On peut supposer que les webtoons vont changer avec la montée de la popularité des liseuses e-books et des tablettes. Ces appareils qui permettent aux lecteurs de tourner les pages d’un geste du doigt semblent parfaits pour les BD. Les développements technologiques comme les applications mobiles offrent un large potentiel pour les créateurs de webtoon qui attirent déjà beaucoup l’attention aux Etats Unis et en Europe. La Corée parviendra-t-elle à se tailler une part du gâteau de l’industrie de biens culturels avec les webtoons, en utilisant son environnement moderne ? C’est indéniablement le prochain défi.

Traduit par Lucie Angheben. Avec l’aimable autorisation du KLTI. / Revue Keulmadang